Le badge

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Je les vois tous les jours à la pause déjeuner à San Telmo, tous se ressemblent avec leur bouilles de jeunes gens bien, tout juste sortis de la fac et des études dites « hautes » ou « supérieures », ils ont étudié l’économie, le marketing, la finance, les voies de l' »avenir ». Ils gagnent certainement le double de mon salaire avec 10 ans de moins. Ils travaillent pour une grande worldwide international company qui te fait croire que c’est l’accenture de travailler pour eux… Ce seront les futurs leaders de demain, avec tout plein de O sur leur fiches de paie quand ils seront le n+1+1+1+1+1+1, quand ils seront managers des consultants du department de la strategy product worldwide global service. Quelle aventure ! Ouais mais ils ont un badge, avec un cordon rouge autour du cou. Et pour ça, je ne les envie pas.

Ca me rappelle les cloches à vaches de ma campagne, les boeufs tatoués dans les oreilles, les moutons en rang. On ne te connaît pas à l’entrée,  la blonde de l’accueil est la depuis 2 jours et elle sera remplacée par une autre jolie brunette dès demain (elles sont toujours jeunes et jolies à l’accueil, c’est essentiel pour mieux accueillir, c’est connu). Mais tu t’en fous parce que tu « bipes » grâce au code barre magique de ton sceptre ancestral de Musclor et tu as le sésame pour accéder à ta tour. Tu rebipes et l’ascenseur monte à ton 12ème étage, géant ! Tu vas t’asseoir sur la chaise de l’employé, pardon, collaborateur n°5280. Intersidéral ! L’aventure quoi ! Ouais mais t’as un badge, avec un cordon rouge autour du cou. Et ça, je ne te l’envie pas.

Pour aller déjeuner tu gardes ta cloche à vache, enfin ton badge, comme ça tu peux reconnaître tes congénères (et moi te repérer aussi) en train de faire la queue pour un sandwich de milanesa. Ca donne tout de suite l’occasion de conversations passionnantes entre compagnons d’aventures, vous en avez des péripéties exaltantes à vous raconter. Untel est passé Manager avant toi l’hijo de puta, ouais mais toi ton n+4 t’a donné une super mission alors ça compense, barbaro! C’est pas tout mais il faut que t’y ailles, ton super Power Ranger, pardon, Powerpoint, t’attend pour une mission stratégique.
Ey maestro, t’as vu que t’as un badge, avec un cordon rouge autour du cou ? Ca ne te déprime pas ? Moi, en tout cas, je ne te l’envie pas.

Il fut un temps où les travailleurs étaient connus par leur prénoms, ou par leur lien de parenté, le fils du paysan reprenait l’exploitation, la femme du cheminot rentrait secrétaire la SNCF… Plus tard on travaillait parce qu’on avait envoyé un CV mais le patron connaissait quand même notre nom de famille et notre tête.
Maintenant, toi n° 5280, tu es anonyme. Tu ne pourras accéder à ton super open space et en sortir ce soir que parce que ton code barre de ton super badge, avec cordon rouge, aura bipé comme il faut. Donc la jolie hôtesse de fera un joli sourire. T’as des collègues super sympas qui ont le même badge que toi, qui sont dans la tour d’à côté ou dans d’autres capitales du monde, que tu connais bien, mais que par mail ou juste par la voix. Tu devras taper le bon mot de passe sinon tu ne pourras pas ouvrir ta messagerie interne et communiquer – par mail, cela va s’en dire- avec eux, tes collègues super sympas que t’as jamais vu.
Parfois, tu te dis que tu ne sais pas bien vraiment pour qui tu te lèves tous les matins, encore moins qui récolte les fruits de ton labeur… C’est que la grande worldwide international company, elle est international worlwide justement, alors c’est compliqué…

Mierda, José, t’as renversé ton maté brûlant sur ton badge, que boludo, tu vas plus biper, t’es foutu !

A propos de Fanny

Poulette du Gers 100% coeur de canard. Expatriée en Argentine depuis 2009. Je livre mes anecdotes sur cette capitale du bout du monde, mes pensées sur la vie à l'étranger et quelques récits de voyages en Amérique du sud sur le blog Destino Buenos Aires. Challenge 2014: convaincre un éditeur ❤

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