Le tango du collectivo

C’est un sport pratiqué de tous à Buenos Aires, pour qui prend les bus de ville, les collectivos.
Le tango du collectivo n’a pas comme bande son Gardel ou un autre chanteur des années 30, non, rien à voir. Ca se pratique au son de la circulation, des sirènes, des klaxons, d’une insulte échappée d’une voiture qui double par la droite, d’un « hijo de puta » laché par le conducteur… c’est beaucoup plus vivant comme musique ! La musique est saccadée, rythmée au gré des nids de poule et des rues défoncées (nombreuses ici), des amortisseurs du bus qui jadis existèrent, des coups de freins et des accélérations intempestives.

Le tango du collectivo consiste à monter dans un bus, qui redémarre sitôt que l’on monte la marche, à payer, s’assoir, tout en tanguant, mais sans s’étaler par terre. On se cramponne donc au premier objet qui passe, la personne devant, la vitre, le premier siège libre. On atteint tant bien que mal la machine à avaler le peu de monnaie qui nous reste, car oui, en 2010 à Buenos Aires, on paie son trajet de 1,25 pesos en petites pièces sonnantes et trébuchantes. Pas de carte magnétique comme dans le métro, ce serait trop simple et donc ce ne serait pas l’Argentine. Non, des pièces, alors que dans ce pays on en manque cruellement, mais passons. Là commence l’acrobatie artistique. La main gauche appuyée où on peut, moi je mets carrément un bras autour d’un des piliers métalliques, le porte monnaie dans une main tandis que de l’autre cherche péniblement les 1,25 pesos. On cherche, on se stresse, le collectivo roule à  vive allure, je ne préfère pas savoir à combien, on prie pour avoir assez de monnaie, si on n’a pas de bol on a 2 personnes qui attendent derrière nous, on reprie pour ne pas faire tomber le porte-monnaie ni tomber soi-même. On insère les pièces, le chauffeur freine comme un enfoiré, y’a pas d’autre mot, on se tient comme une malade au pilier, on reprend sa respiration, on en était à 90 centimes, donc on cherche les petites pièces manquantes, on retrouve des pièces chiliennes, voir des centimes d’euro, on comprend pas, on continue à fouiller dans le porte-monnaie, ça re-accélère, on se tient encore plus au pilier, on trouve enfin, mince la dernière pièce n’a pas été acceptée, on commence à avoir une crampe au bras gauche, on la reglisse enfin dans la machine, OUF ça passe, OUF on récupère ce petit billet blanc !!!

A ce moment-là, la première crise cardiaque évitée, la deuxième partie de plaisir commence. On cherche maintenant à atteindre un siège libre tandis que le collectivo roule, et plutôt comme un dératé à très vive allure. Par chance, on trouve un siège pour poser son derrière et on étale littéralement notre masse dessus. On se fiche de savoir si notre assise n’est pas des plus gracieuses, c’est ça ou on tombe par terre, because le collectivo vient justement de rouler sur un trou béant dans la chaussée. Des travaux sûrement…ou pas forcément. Peut-être une course poursuite avec le collectivo de devant, qui sait, tout est possible. On respire. On est content d’être enfin assis . On savoure son trajet et on prie qu’aucune femme enceinte ou vieillard ne monte après nous pour qu’on n’ait pas à leur céder la place. C’est laid mais c’est ce qu’on pense, avouons-le.

Tango 3ème round. On s’approche de notre destination alors on se lève, et le rodéo tango recommence, comme au Texas quand on monte des chevaux sauvages. On marche direction le fond du collectivo qui roule toujours comme un dératé, y’a toujours pas d’autre mot. La main droite sur un siège à droite, la main gauche sur un siège un peu plus loin à gauche, on marche en canard comme ça, les bras crispés. On appuie sur la sonnette pour indiquer qu’on veut descendre au prochain arrêt.

Là vient la partie rigolotte, un vrai sketche à la Benny Hill. Les portes arrières s’ouvrent, alors qu’on roule encore à je ne sais pas combien, je ne veux toujours pas savoir. On est exactement pile poil en face des portes grandes ouvertes, à deux marches au dessus, à se dire que si nos poignets lâchent on va dévaler le mètre qui nous sépare du trottoir à la vitesse de l’éclair. Marrant, non ? Pourquoi on n’attend pas d’être à l’arrêt pour les ouvrir ? T’en poses des questions toi ! Dangereux ? Mais naaaaaaaan, ah ces Européens chochottes du primer mundo, un rien ne les effraie ! Non, on les ouvre bien avant, quand tu es bien tout devant, comme ça on te donne des petits frissons tout plein avant de rentrer chez toi. Ici on n’a pas besoin de Space Montain chez Disney, l’aventure tu l’as pour 1,25 pesos, le goût du risque, avec en bon-cadeau surprise le risque réel, bien réel même, de te casser un bras, une jambe, les deux, les quatre… C’est d’la balle le tango du collectivo !!! Je t’avais dit, c’est l’Argentine.

Je descends donc, mes bras contracturés peuvent se relâcher, ils ont fait le sport de la matinée. Je marche la dernière cuadra avant d’arriver chez moi en imaginant la scène, m’explosant les fesses en tombant d’un collectivo en marche. Même pas choquée, je me marre même carrément toute seule. Et là je me dis que je me suis argentinisée !

PS : dédicace à Viki, Gaby, Lucia 1, Lucia 2, Caro, Amina…mes franco-argentines !

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A propos de Fanny

Poulette du Gers 100% coeur de canard. Expatriée en Argentine depuis 2009. Je livre mes anecdotes sur cette capitale du bout du monde, mes pensées sur la vie à l'étranger et quelques récits de voyages en Amérique du sud sur le blog Destino Buenos Aires. Challenge 2014: convaincre un éditeur ❤

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