Ma plus belle rencontre, perdue un soir dans Mexico D.F

Place du Zocalo, Mexico, D.F, durant mon voyage pélerinage en 2007- FD

C’est rigolo quand même l’inspiration. Ce matin, 8h, réveillée par la chaleur (aujourd’hui il va faire 36°C), j’ai ouvert un oeil, puis le deuxième, j’ai entendu le doux vrombissement du ventilateur, senti et apprécié sa douce brise, puis j’ai pensé à cette vieille histoire. J’ai appelé ma mère en France pour qu’elle m’aide à retrouver ces vieilles photos qui finalement étaient à quelques mètres de moi, dans ma chambre à Buenos Aires. Ce matin il m’a pris une envie urgente de vous parler de Mexico, de cette année passée là-bas, dans la fraîcheur de mes 21 printemps, de mes retrouvailles avec cette ville 7 ans plus tard, et de ma plus belle rencontre, un soir, perdue dans la ville.

En 1999/2000, moi la Gersoise 100 % coeur de canard, j’étais une « chilanga », une habitante de Mexico D.F. Le Mexique est entré dans ma vie telle une tornade de découvertes et de joies:
– l’espagnol, une nouvelle langue pour moi, l’accent mexicain que j’adopterai et qui me vaudrait plus tard les rires de mes amis espagnols, les fameuses expressions mexicaines : ahoritita, mande, orale guey, pinche cabron, chinga tu madre, los nacos, los fresas etc.
– les ruines et pyramides des cultures aztèques et mayas, et la conscience que non, les Gallo-Romains n’ont pas tout inventé
– les musiques, la cumbia, la salsa (qui deviendra une passion), toutes ces chansons romantico diffusées à tue-tête dans les peseros (les bus de ville de Mexico)
– l’artisanat mexicain, le plus beau et le plus varié que je n’ai jamais vu, inégalable à mes yeux
– l’architecture coloniale espagnole et ses maisons colorées, des joyaux disséminés dans toute la ville
– ce truc étrange que l’on appelle « abrazo », qui consiste à serrer quelqu’un dans ses bras pour le saluer
– Frida Kahlo, Diego Rivera, Carlos Fuentes et beaucoup d’autres artistes mexicains
– les odeurs de tacos dans la rue, les saveurs de cette cuisine unique, les petites sauces piquantes vertes et rouges toujours posées sur les tables des restaurants, les jus de mille et un fruits  préparés dans la rue, les mangues, avec ou sans sauce piquante, coupées et vendues dans des gobelets en plastique, tous ces piments dont je suis devenue folle
– les innombrables escapades à quelques heures de Mexico le temps d’un week-end : montagne, plage, villes coloniales. 15 ans plus tard, le Mexique reste le plus beau pays que j’ai visité.
– le paradis sur terre: les plages du sud de Oaxaca, Puerto Escondido, Mazunte, ou Pie de la Cuesta près d’Acapulco
– des amis que je garderai pour la vie, des rencontres avec des femmes très inspirantes (certaines de mes élèves et toi ma cricri)
– un visa de résidence, le FM3, gagné toute seule comme une grande

Mexico ce fut aussi une grande gifle, de celles qui changent la façon de voir le monde. Je découvrai un écart de richesse inimaginable à mes yeux d’européenne, d’un côté des femmes et des enfants mendiant dans la rue, des quartiers avec des bidonvilles à perte de vue, de l’autre une ostentation indécente, sans gêne ni retenue, une conscience sociale inexistante de la part de certains qui avaient tout. Pour moi la provinciale, Mexico ce fut aussi le choc des dimensions tentaculaires de cette capitale de 25 millions d’habitants et le challenge de la traverser plusieurs fois par jour en transports en commun pour aller travailler. Plus tard Paris me semblera très petit ! Je m’adaptai à un nouveau concept, l’insécurité, et intégrai de nouvelles habitudes, toujours faire attention,  tout le temps, en retirant de l’argent à un guichet bancaire (regarder autour de soi, parfois mettre l’argent dans les chaussettes), ou en montant dans un taxi (distinguer les vrais des faux). Si personne n’était attendu, ne jamais ouvrir sa porte d’entrée, même si quelqu’un sonnait, dans le doute… Enfin, en un an je connu 2 tremblements de terre, en pleine nuit, un moyen et un petit, et j’appris à me rendormir juste après.

Le virus de l’Amérique du sud me fut injecté cette année-là et je n’ai pas été encore vaccinée à ce jour. J’avais touché du bout des pieds la pointe nord d’un monde différent, hispanique, communément appelé « latino » et réalisai qu’il me restait à découvrir toute une immensité s’étendant de Tijuana à Ushuaia, rien que ça. Sur ces 10.000 km, des millions d’habitants priaient le même dieu, parlaient la même langue et pouvaient s’émouvoir des mêmes chansons. En 2000 on écoutait Manu Tchao, Mana et Shakira, encore brune et pas encore à poil dans les clips. Déjà tout le continent chantonnait « si es cuestion de confesar, no se preparar cafe« . 
Plus tard, en voyageant en d’Amérique du sud, je découvrirai qu’au-delà de la langue, mille et une coutumes et traditions se retrouvent chez les uns et les autres, bien au delà des drapeaux et des frontières. La convivialité, la simplicité dans les rapports entre les gens, un sens relatif du temps et des horaires, la vie au jour le jour, l’usage de l’espace public, les places où l’on se retrouve, les rues où l’on discute, mange, boit des jus de fruits, achète tout et n’importe quoi, les marchands ambulants, le doux bordel latino, la Pachamama, le culte des morts, les piments et le coriandre dans la cuisine, l’abrazo, la tactilité entre les gens, la cumbia, les compliments lancés aux filles dans la rue, le machisme, le tutoiement, le sens de la fiesta, la musique et la danse qui coulent dans le sang.

J’en reviens à Mexico. Pour gagner ma vie je m’étais improvisée professeur de français. J’enseignais à des adultes, des cadres en entreprises et des enfants de bonnes familles « fresa ». Parmi mes employeurs, je me choquais du train de vie d’une famille en particulier, qui disposait de divers chauffeurs, garde du corps, voitures blindées et d’innombrables « muchachas » (servantes) vivant à domicile. Pour l’anecdote, j’ai toujours soupçonné le père d’être plutôt louche. Je n’avais pas tort, l’année dernière il faisait la une des journaux pour un pot de vin de 2,6 millions de dollars. 
Un jour une femme à l’accent bizarre (elle était polonaise) m’avait appelée pour donner des cours particuliers à son fils de 7 ans, Ulises. C’était Jolanta, une artiste plasticienne, dont la maison était décorée de ses peintures et sculptures, terrifiantes à mes yeux. Plus tard j’apprendrai que ses oeuvres, tout aussi terrifiantes qu’elles étaient, s’exposaient et se vendaient jusqu’aux Etats-Unis. Ulises était un petit ange blond, gentil et bien élevé, transi d’admiration pour son papa, un homme que je n’ai jamais croisé, sinon en portrait dans une toile de Jolanta accrochée dans le salon. Il faisait beaucoup d’efforts en cours, alors que comme tous les gosses, il aurait certainement préféré regarder la télé plutôt que de subir une heure de français. Souvent après les cours je restais discuter avec sa mère. Elle avait échappé à la Pologne communiste, littéralement échappé. L’histoire de sa fuite de Pologne était digne d’un film. Elle avait finalement pu émigrer aux Etats-Unis, et de là elle était arrivée au Mexique.

Ulises en 2000 chez lui avant un cours de français

En 2007, je décidai de revenir en voyage pélerinage à Mexico D.F. Le Mexique m’avait beaucoup manqué pendant toutes ces années. Mon retour en France, l’arrivée et l’adaptation à Paris ne s’étaient pas fait sans heurt et j’avais gardé une nostalgie inépuisable pour le Mexique. Comme un premier amour, il n’avait jamais quitté mon coeur, ni mes pensées, ni mes sens. Aussi lorsque 7 ans plus tard je foulai de nouveau cette terre, j’exultai ! Je retrouvai mes amis tout d’abord, qui avaient la gentillesse de me recevoir chez eux. Puis mes sens se réactivèrent. Je réécoutai ces bruits : la cumbia dans les bus, l’accent mexicain qui m’avait tant manqué, je sentai ces odeurs : les tacos dans la rue et celle de la braise. Je respirai de nouveau cet air sec et pollué et ressentai enfin cette douceur unique, cette température parfaite. Jamais je n’ai retrouvé un tel climat ailleurs, fruit de la latitude et l’altitude particulière de la ville (2.500 m). Je reconnaîtrai toujours l’air de Mexico, même les yeux bandés.

J’ai souhaité évidemment revoir mes anciens élèves, dont bien sûr Ulises et Jolanta. J’avais gardé un mail qui n’était plus valide, mais les années 2000 aidant, Jolanta avait désormais une page internet en tant qu’artiste et il me fut aisé de la retrouver et de la recontacter. Elle me répondit qu’elle vivait toujours dans le même appartement, mais seulement elle et Ulises, le papa était parti. Je parlai avec Jolanta au téléphone, elle me passa quelques secondes Ulises pour le saluer personnellement, nous étions très impatientes de nous revoir. La veille du jour où je devais déjeuner chez eux, je sortis de chez mes amis pour acheter des cigarettes, vers minuit. Une rue, puis une suivante, je finis par me perdre et ne plus retrouver mon chemin. Pas d’affolement, j’étais dans la Condesa, un quartier très animé avec de nombreux restaurants et bars. Je demandai plusieurs fois mon chemin aux gens que je croisais, personne ne savait me répondre; ou sinon m’indiquait n’importe quelle direction (grande spécialité mexicaine que j’avais oubliée :-). Alors j’eus l’idée lumineuse de demander le chemin du métro car de là je savais m’orienter. La personne suivante que j’ai interpellée, un ado qui marchait seul, me répondit que lui aussi s’était perdu et cherchait le métro. On en rit puis on décida de le chercher ensemble. Je l’ai alors observé de plus près. Il avait bien grandi, il faisait presque ma taille, mais son sourire, celui de la photo avec son petit piano, l’avait trahi. Je l’ai trouvé touchant avec sa voix muée. 7 ans étaient passés et il devait donc avoir 14 ans.
– « Tu t’appelles Ulises n’est-ce pas ? Moi je suis Fanny, ta prof, tu te souviens ? Celle qui doit venir chez toi demain. » Silence… Il me regarda sans rien dire, ni lui ni moi ne pouvions le croire ! Il finit par me sourire, puis je lui ai donné mon premier abrazo.
– « Qu’est ce que tu fais ici à cette heure-là ? Ce n’est pas ton quartier par ici ! »
Il m’expliqua qu’il était venu rendre visite à sa petite copine qui habitait par là, puis qu’il s’était perdu et que sa mère allait s’inquiéter. On marcha ensemble jusqu’au métro qu’on finit par retrouver, puis on s’est dit « à demain ». Cette nuit-là il me fut impossible de m’endormir, j’étais submergée par l’émotion, j’avais l’impression étrange que Mexico m’avait attendue et que pour mon retour elle m’avait concocté cette surprise, ces retrouvailles improbables avec mon petit Ulises, 7 ans plus tard, les 2 perdus dans une rue de Mexico, à minuit, parmi 25 millions d’habitants.

Le lendemain j’arrivai chez Jolanta, elle aussi très chamboulée par cette histoire. Ce jour-là, l’abrazo dura très très longtemps avec elle, avec Ulises, puis tous les trois.

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A propos de Fanny

Poulette du Gers 100% coeur de canard. Expatriée en Argentine depuis 2009. Je livre mes anecdotes sur cette capitale du bout du monde, mes pensées sur la vie à l'étranger et quelques récits de voyages en Amérique du sud sur le blog Destino Buenos Aires. Challenge 2014: convaincre un éditeur ❤

16 commentaires pour “Ma plus belle rencontre, perdue un soir dans Mexico D.F

  1. Ma petite Fanny, Quel bonheur de se replonger dans les rues de Mexico. A te lire, j’ai l’impression d’ y être et de regarder toutes ces images et ces scènes défilés autour de moi ! Et puis là je pense à tout le reste, on ne peut pas l’écrire ni toi ni moi mais tous ces moments, ces fous rire, ces rencontres sont bien là et restent inoubliables. Merci encore pour faire ressortir tout cela à la surface, un vrai coup de chaleur et de profonde amitié un dimanche froid en gringolandia …

  2. Quelle belle histoire! et un blog bien intéressant que je viens de découvrir, et que je suivrai de près désormais. Merci de nous faire voyager ainsi, nous qui ne pouvons pas partir (encore, mais peut-être un jour 😉 ). Merci pour ce très beau texte sur Mexico, que je ne connais pas, mais qui rend cette ville si proche. Quelque chose me touche beaucoup dans tes descriptions, c’est ta façon de ressentir presque physiquement les lieux où tu es, et cet émerveillement de tous les instants, de toutes les choses vues, entendues. C’est une façon très sensible de vivre les voyages. Cela me touche parce que c’est aussi de cette façon que je ressens les choses quand je suis ailleurs, je comprends très bien les sensations, étonnements que tu décris.

  3. Merci Jasmin , merci Emi ! Muchas gracias Antonio !
    Merci ma chère cricri, moi aussi je pense à tout le reste, à ce que l’on ne pourra jamais décrire avec les mots, parce ce que tous ces souvenirs nous dépassent. Mais tu vois, 15 ans plus tard, nous sommes encore connectées, entre Washington DC et Buenos Aires, et Mexico au milieu 🙂

  4. Tat muchos besos et plein de belles tartines pour 2014 !
    Pascale ton commentaire me touche beaucoup, oui le voyage c’est aussi le voyage des sens, dans tous les sens, dans notre coeur et dans notre corps.

  5. J’adore ton histoire 🙂 Moi, comme Mexicain vivant à Genève ça me fait plaisir de te lire et revivre une partie de mon pays à travers tes yeux « français ». Abrazo y hasta algun dia!

  6. Très jolie histoire Fanny! Moi, ce que j’aime de México, ce sont les gens. On dit souvent en province que les chilangos sont pressés et mal élevés. Je n’ai pas eu cette impression. Par contre, j’ai ressenti beaucoup d’authenticité presque partout (sauf à Polanco et dans la Condesa)et tout le temps. Une petite chose, quand tu parles du virus de l’Amérique du Sud, je pense que tu voulais dire de l’Amérique Latine, car le Mexique est en Amérique du Nord. On me l’a souvent fait remarquer là-bas. 🙂

  7. Très belle histoire! j’ai découvert votre site récemment et j’aime beaucoupla manière dont vous écrivez sur votre expatriation (je pars ientot pour un an au pays de galles et ça m’est très utile!) c’est pourquoi je vous nomine au Liebster Award, pour en savoir un peu plus, rendez-vous sur mon blog, en espérant que vous vous préterez au jeu 😉

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