Parler d’amour avec les taxis porteños

taxi

S’il y a une chose facile à faire, c’est bien de faire parler des Argentins.
De tout, de ce qu’ils savent ou pas bien ou pas du tout, de les faire commenter, disserter, opiner, relater, raconter, parler, parlare !!! L’influence italienne n’y est pas pour rien. A la différence de la France, ici on parle beaucoup plus de football, très peu de la météo (il fait soleil 320 jours par an, c’est donc un non-sujet), très peu du travail, beaucoup moins de vacances et « où on va partir en week-end » (forcément quand on n’a que 2 semaines par an le sujet est vite épuisé). En revanche on parle beaucoup d’activités extra-professionnelles (très souvent on m’a demandé ce que je faisais « en dehors de mon travail », partant du principe que les loisirs définissent autant une personne que son gagne-pain). On parle du présent, du passé, très peu du futur (généralement la plus longue échéance s’arrête au week-end prochain). Mais surtout, au croisement du 34° parallèle sud et du 58° méridien ouest de la mappemonde, on parle de sa vie privée, de sentiments, et d’amour. Cette particularité m’a fait vivre des moments uniques avec les chauffeurs de taxi porteños.

Depuis ces quasi 3 années passées ici, parmi les innombrables voyages effectués dans ces voitures jaunes et noires que j’affectionne tant, en plus des franches rigolades, des surprises musicales et autres conversations « buena onda », j’ai en mémoire beaucoup de confidences, d’histoires, et d’anecdotes qui tournent autour de « EL AMOR ». Voici les dernières dont je me souviens, véridiques et fidèlement retranscrites. Toute ressemblance avec une personne réelle n’est absolument pas fortuite.

  • Pablo est un rebelle. Son père, immigré du sud de l’Italie, lui a toujours parlé de la mère patrie et de comment étaient les paysages, le goût des tomates, les femmes de là-bas, le bleu de la Méditerranée etc. Tellement excédé par ces éternelles comparaisons avec le vieux continent, il a pris le contre-pied et n’a jamais voulu parler italien, même s’il comprend tout. Il demandait à son père pourquoi, si l’Italie était si bien, il en était parti. C’est qu’à l’époque, en Italie, son père ne mangeait pas à sa faim. Mais ça, le vieux ne l’admettait  pas. Pablo considère que l’Argentine a tout donné à ses parents et lui il est fier de son pays. De son enfance dans la province profonde il en a retiré une grande soif d’aventure. Il prit la route très jeune et a parcouru avec son poids-lourd toutes les routes du pays, celles du Paraguay et du sud du Brésil. Bien sûr, cela n’a pas aidé sa vie sentimentale. Il ne s’est jamais marié. Il n’est d’ailleurs jamais vraiment tombé amoureux dans sa vie. La seule femme qui lui plaisait un tant soit peu dans sa jeunesse, il n’a jamais osé l’aborder. Aujourd’hui, à 50 ans passés, il est heureux. Il a toujours plu aux femmes et a eu celles qu’il voulait, me raconta-t-il en toute modestie. Il s’est reconverti en chauffeur de taxi pour avoir une vie plus sédentaire. Et puis aussi parce que ça aide quand même pour les femmes ! Peut-être qu’un jour, tout bien réfléchi, il fera plaisir à son père qui le regarde de là-haut, et il ira faire un tour en Italie. Après tout, il comprendrait tout là-vas, et parlare ne doit pas être tant difficile.
    Le 24 juin 2011 en allant à la despedida de Carole, d’en bas de chez moi à Las Heras y Scalabrini Ortiz
  • Il y a celle aussi du 25 décembre 2010 au soir, entre les Bosques de Palermo et chez moi, quand je n’avais pas le moral et que le Gers me semblait trop loin. Je ne me rappelle plus ce qu’on s’est dit mais je me souviens que le chauffeur de taxi m’a fait passer des larmes au rire en 2 secondes chrono. Rien que pour ça je voulais lui rendre hommage.
  • David m’a demandé directement si c’était un homme qui m’avait fait rester en Argentine tout ce temps ou non. Devant mes soupirs désabusés il a m’a parlé de ses AMORES à lui. Il est resté 11 ans avec une femme, plus âgée que lui. Quand il l’a rencontrée, il était très jeune et a quitté ses parents et la maison familiale du quartier de Caballito, à l’âge où ses copains ne pensaient qu’au foot. Il est devenu un homme avec elle, il s’est mis à travailler de suite, comme taxi, pour faire vivre le ménage. Vers les 30 ans, il s’est séparé. Elle avait un caractère de chien et il n’en pouvait plus. Il lui a laissé la maison, tous les meubles et est reparti en slip vivre dans une pension. Puis, très vite, il a connu le vrai AMOUR avec sa 2ème femme, qui avait déjà 4 garçons, séparée. Avec elle, ce fut le coup de foudre. « Sabes cuando hay piel con una persona, hay piel, no podes hacer nada en contra ». Ils eurent 2 filles ensemble. Il peut dire qu’il a connu 29 ans d’amour et de bonheur, sans beaucoup d’argent, jusqu’à ce qu’un cancer emporte sa femme il y a 4 ans.  Il considère qu’il est toujours avec elle, la preuve, il m’a montré son alliance encore à son doigt. Il a emménagé avec elle un 28 novembre 1978 et considère donc qu’ils se sont unis à cette date précise. Dans la réalité ils n’étaient pas vraiment mariés car sa dernière conjointe n’a jamais officiellement divorcé. A l’époque, ça ne se faisait pas trop. Du coup pour l’état civil il est toujours un « jeune » célibataire et ça le fait marrer.
    Entre mon travail et Plaza Francia, le 28 septembre 2011
  • Il m’a demandé ce que je venais de faire ce soir-là, je lui répondis que je sortais d’un spectacle de tango et Edgar a enchaîné direct sur le thème du tango. Son père et sa mère étaient de grands amateurs et ont gagné plusieurs concours de danse, à l’époque où chaque quartier avait ses danseurs de compétition. Lui, il est raide comme un piquet et n’a jamais su trop danser quand il était jeune. Enfin, il est modeste. Parce que le minimum, il le sait. Il a eu 4 enfants avec sa première femme et s’est séparé, soulagé. Avec elle, pas de tango, pas le temps, il fallait travailler. Il s’est retrouvé célibataire à 50 ans, sans trop savoir comment approcher les femmes. Mais il s’est souvenu que le tango fait faire des rencontres. Il eût raison. A sa première sortie en célibataire, dans une milonga à l’angle de Corrientes et Riobamba, il a rencontré sa deuxième femme. Il avoue, avant de lui parler, il a surtout regardé ses jambes et sa robe noire moulante. Et le goût des femmes lui est revenu aussitôt. Comme c’était une danseuse très sollicitée, il s’est littéralement planté devant elle, a attendu patiemment que les autres danseurs lui laissent 2mn de répit et lorsque ce fut son tour il a tout donné. Visiblement, il ne s’est pas trop mal débrouillé car depuis 10 ans ils ne se lâchent plus. Justement, en parlant de tango, il s’est rappelé que ça faisait longtemps qu’il n’avait pas « sorti » sa señora un samedi soir pour aller danser, et que ça lui ferait certainement plaisir… Et oui « EL AMOR » ça s’entretient m’a-t-il dit.
    d’Abasto à chez moi un soir après un concert de tango, mercredi 21 septembre 2011
  • Enfin, je ne pouvais pas finir sans parler de GUSTAVO, le meilleur pour la fin, rencontré début 2009 soit quelques mois après mon arrivée. Il nous a emmenées, ma mère et moi, de l’Avenida de Mayo à la gare de Retiro pour prendre notre bus pour Cordoba. Gustavo nous a fait tant rire que je lui ai tout de suite demandé sa carte et lui ai donné mes coordonnées. Arrivées à Cordoba 10h plus tard, nous avions déjà un mail de lui nous demandant si nous avions fait bon voyage… Bien sûr, c’est lui que j’ai appelé pour qu’il emmène ma mère à l’aéroport d’Ezeiza à son retour en France. Et de l’aéroport il a eu la gentillesse de m’envoyer un texto pour me rassurer et me dire qu’il l’avait bien déposée…
    Depuis, Gustavo a transporté toutes mes affaires lors de mes divers déménagements et m’emmène toujours à l’aéroport. Mes amis d’ici, collègues et connaissances l’ont tous appelé au moins une fois. De la même façon, mes amis de France venus en visite à Buenos Aires sont tous repartis avec lui à l’aéroport. Il a rajouté tout ce petit monde sur Facebook et  leur envoie régulièrement ses amitiés, en français s’il vous plaît, depuis qu’il a découvert Google Translator. Maintenant, les amis de mes amis l’appellent et lui disent qu’ils ont eu son numéro par une certaine Fanny qu’ils ne connaissent pas directement. La réputation de la buena onda de Gustavo m’a donc dépassée ! Ce soir il m’a envoyé une photo prise avec son portable, pendant qu’il conduisait. Une boulangerie qui s’appelle « La Francesa d’Almagro » (Almagro est un quartier de Buenos Aires). Sans blague la voici.
Franchement, ces taxis porteños, c’est pas des amours ? Pour lire d’autres histoires sur les taxis porteños, c’est par ici
♥ Retrouve le blog Destino Buenos Aires sur la page Facebook – Twitter – Google + – Hello Cotton ♥

A propos de Fanny

Poulette du Gers 100% coeur de canard. Expatriée en Argentine depuis 2009. Je livre mes anecdotes sur cette capitale du bout du monde, mes pensées sur la vie à l'étranger et quelques récits de voyages en Amérique du sud sur le blog Destino Buenos Aires. Challenge 2014: convaincre un éditeur ❤

9 commentaires pour “Parler d’amour avec les taxis porteños

  1. Question Buena Onda tes récits ne sont pas mal non plus, chère Fanny! Au fait, tu nous a pas vraiment dit… est-ce bien un homme qui t’as fait rester à Buenos Aires tout ce temps??? 😉
    J’ai beaucoup souri à la lecture de ton dernier paragraphe. J’ai aussi eu l’occasion de tomber sur un chauffeur de taxi d’exception lors d’un séjour en ville en famille, il y a trois ans. Le rêve de Ramòn était de s’établir à Mar del Plata. J’espère qu’il ait pu le réaliser. Si tel est le cas, je veux bien le numéro de Gustavo moi aussi… 🙂

  2. Ah, oui, pour moi, Gustavo, c’est le meilleur, fidélité, gentillesse et rire assurés. Je sais qu’il m’attendra la prochaine fois à l’aéroport. La veille, sur FB, il m’aura demandé « tu es prête? »
    Vivement, l’an prochain!

  3. Quel plaisir de lire ces lignes….
    Je pars dans quelques jours en Argentine et je prendrai bien volontiers Gustavo comme chauffeur.
    Tu me donnerai ces coordonnées ?
    Bonne journée.

  4. Bonsoir Fanny, quel plaisir de découvrir votre blog. Je viens de me régaler et ai bien noté le n° de Gustavo en vue de notre voyage. Il ne faut pas le louper, on dirait.
    Martine P.

  5. Bonsoir Fanny, quel plaisir de découvrir votre blog. Je viens de me régaler et ai bien noté le n° de Gustavo en vue de notre voyage. Il ne faut pas le louper, on dirait.
    Martine P.

  6. Merci pour l’article!
    Ah oui les taxis porteños… Un jour un vieux conducteur me racontait que son rêve serait d’aller en Europe.
    Ok, jusque là pourquoi pas! Et lui d’ajouter et tout particulièrement visiter Lille. Imaginez un peu mon étonnement pour moi qui suis de…Lille ^^.
    Étonné de ne pas entendre les habituels Paris, Madrid, Rome… je lui demande des précisions. Sa grand-mère était de Lille et elle lui en parlait souvent. Le monde est petit 🙂

Laisser un commentaire