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Le déclic, ou le jour où j’ai décidé de vivre en Argentine

 

 

Parfois il suffit de peu de choses, un déclic, un signe que l’on interprète dans le sens qui nous arrange, un destin qui nous semble tracé mais que nous dessinons nous-mêmes, finalement. Ce jour-là, le 15 août 2008, il y aura bientôt 6 ans de cela, j’ai vu une invitation, un appel, un panneau qui me disait « bienvenida ».  Je finissais mes courtes vacances de 2 petites semaines à Buenos Aires. C’était mon deuxième séjour en Argentine, et je me sentais en réalité « toute chose ». La première semaine avait été intense en retrouvailles et sorties nocturnes. La deuxième avait été plutôt mélancolique, anxieuse, avec des idées saugrenues qui m’assaillaient l’esprit, des questions bizarres du style « Et si je revenais à Buenos Aires pour de bon ? Cap ou pas cap ? ». Je m’apprêtais à retrouver à contre-coeur ma vie française, mes collègues, mon appartement, ma vie toulousaine un peu trop rose fané à mon goût. 30 ans c’était finalement bien jeune pour se résigner, non ?

Ce matin-là, le jour même de mon départ et à quelques heures de mon vol retour vers la France, je décidai de visiter l‘hôtel des immigrants, un bâtiment historique de 4 étages qui accueillit des milliers et des milliers de candidats à l’immigration de 1911 à 1953 (plus de 500 000, je cherche encore le chiffre exact). J’avais entendu parler de ce lieu et son histoire me semblait fascinante, comme celle d’Ellis Island à New York. Ce bâtiment étant reconverti en musée, je partis en cette journée d’hiver fraîche mais ensoleillée en direction du quartier de Retiro, toute curieuse de le découvrir. Sans le connaître encore, je devinais que je me rendais dans un lieu unique. J’avais la sensation de faire un pélerinage dans la maternité d’un pays, la salle d’accouchement d’un peuple dont les générations se comptent encore sur les doigts d’une seule main, chez une nounou qui aurait nourri tous ces aventuriers débarqués de paquebots avec la faim au ventre et des rêves de meilleure vie dans le coeur.

Argentine une terre à peupler, un Eldorado à conquérir pour ces hommes et ces femmes du vieux monde. A leur arrivée au port, une équipe de douaniers montait directement à bord des bateaux et vérifiait l’identité de chacun avant d’autoriser le débarquement. Un contrôle sanitaire se faisait également à bord. Après un contrôle des bagages les immigrants étaient dirigés vers les bureaux de travail destinés à faciliter leur recherche d’emploi et leur transfert sur le lieu de travail (Buenos Aires, province etc). On enseignait aux hommes l’usage de machines agricoles, les tâches domestiques aux femmes. Des interprètes étaient présents. On délivrait des papiers d’identité provisoires. Banco Nacion faisait des opérations de change. Un hôpital était également prévu pour soigner les éventuelles maladies dûes à la mauvaise alimentation et aux pénuries durant le voyage. Entre 1880 et 1930, l’immigration vers l’Argentine fut inférieure à celle en partance pour les Etats-Unis, mais en proportion par rapport à la population locale existante, de toute les Amériques c’est l’Argentine qui reçut la plus forte vague d’arrivée d’étrangers. Au recensement de 1914, soit il y a exactement un siècle, un tiers de la population de Buenos Aires était composésd’hommes et de femmes venus d’ailleurs. A 70 % d’Espagne et d’Italie, les 30 % restants de France (en 3ème position), Pologne, Russie, Arménie, Syrie etc.

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L’hotel de los Inmigrantes, lui, comptait un immense réfectoire et des cuisines au rez-de-chaussée. Dans les étages des dortoirs étaient répartis par sexe, femmes et enfants au 1° etage, époux au 2°, hommes célibataires au 3°. Trois mille personnes pouvaient y être logées simultanément, hommes femmes et enfants. Petit déjeuner, déjeuner, goûter pour les enfants et dîner, toute une organisation était rodée pour offrir tous les repas à différents horaires par groupe de 1.000 personnes. Chaque nouvel arrivant avait le droit de rester 5 jours, gratuitement, et davantage s’il n’avait pas trouvé d’emploi. La majorité restait environ 2 semaines. L’histoire prouve que l’Argentine ne tint pas toute ses promesses car au fil des années la moitié des migrants revinrent finalement sur leur terre d’origine. Mais un siècle plus tard, combien de migrants, de Lampedusa, de Tijuana et d’ailleurs, rêveraient de pouvoir tenter leur chance dans de telles conditions ? Quel autre endroit au monde, avec Ellis Island aux Etats-Unis, a pu concentrer autant d’origines géographiques, de destins, d’espoir, de peur, de fatigue, de soulagement, de tristesse pour la terre et les familles laissées au pays, de courage, de rage de vaincre, d’esprit d’aventure ? Quelles pensées devaient s’échapper de ces dortoirs le soir venu, une fois la lumière éteinte ? Personnellement, tous les migrants de tous les temps me fascinent, leur histoire, leur déclic du départ, leur prise de risque, leur nouvelle vie, leurs joies et leurs désillusions.

Je rentrai donc dans le musée, enfin, je le croyais, mais la première salle que j’ai entrouverte était en réalité le bureau de Migraciones. Migraciones, salle où je me rendrai tant de fois pour mon visa de travail durant les années suivantes et mot que je prononcerai mille fois par la suite, souvent en soupirant. Mais cela je l’ignorais encore. J’ai jeté un oeil, curieuse, sur ces candidats qui avaient choisi d’émigrer dans un pays au drapeau bleu et blanc et un soleil souriant en son milieu. Avec le recul, j’aurais dû deviner que ça me ferait tomber dans le panneau, le coup du soleil souriant… J’ai finalement passé un porche, traversé une grande cour, pour finalement accéder à l’hôtel.

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La salle du rez-de-chaussée,
l’ancien réfectoire, était visiblement occupée par une réunion. J’aperçus un panneau qui mentionnait le nom de diverses associations italiennes de Buenos Aires. Cela semblait être une sorte de congrès, des chaises étaient installées, un video-projecteur, j’ai eu l’impression de déranger et je me suis vite engouffrée dans l’unique salle du musée. J’attendais mille et une merveilles, des objets d’époque exposés, une visite des étages… Que nenni. J’ai seulement pu voir  quelques reliques et surtout des photos d’époques et des panneaux qui relataient des histoires de plusieurs familles d’immigrants. J’ai passé environ une heure dans cette salle de musée déserte, temps amplement suffisant ( je crois que le musée est maintenant bien mieux présenté mais il faudra que j’aille vérifier cela par moi-même). Puis je repris le chemin de la sortie, bizarrement attirée par une bonne odeur qui chatouillait mes narines.

Photo d'époque, copyright Direccion National de Migraciones
Photo d’époque, copyright Direccion National de Migraciones

Je ne rêvais pas, le temps de ma visite, l’ancien réfectoire s’était littéralement reconverti en réfectoire. Les personnes qui assistaient à la réunion étaient en train de faire une file vers une large table où des cuisinières servaient des plats chauds. Un vrai service de restauration à leur disposition… et du coup à la mienne par la même occasion ! Ceux qui me connaissent savent que je ne refuse jamais un bon plat. C’est donc tout naturellement que j’ai rejoint la file et fait mine d’assister moi aussi d’appartenir à ces associations italiennes. Ni vue ni connue, j’ai remercié les cuisinières et je me suis assise sur un long banc, un peu à l’écart, pour déguster tranquillement ce déjeuner cadeau surprise. Puis j’ai levé les yeux, et j’ai vu cela, cette image qui occupait tout le mur latéral du réfectoire, cette photo prise à l’époque lorsque l’hôtel de los Inmigrantes servait à manger à des milliers d’hommes et de femmes venus commencer une nouvelle vie en Argentine.

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Je regardai de nouveau mon assiette, puis la photo, et je me suis vue, moi la Française pourrie gâtée du 21ème siècle, aucunement comparable avec ces vrais aventuriers, mais aspirante elle aussi à une nouvelle vie. Je me retrouvais fortuitement et gracieusement nourrie par l’Argentine, dans cette salle chargée d’histoire, avec un bon plat chaud au milieu de l’hiver porteño, face à la photo des premiers immigrants attablés dans ce même réfectoire. Et le déclic s’est produit. L’Argentine ce jour-là m’envoya un grand BIENVENIDA. Le soir je partis à l’aéroport, soulagée, le sourire aux lèvres, ma décision prise, et je me fendis d’un « hasta pronto » au douanier qui m’apposa un tampon Argentina sur mon passeport. Des tampons comme celui-là,  il y en aurait beaucoup encore, et cela je le savais déjà.

PS 1 – Depuis 6 ans, cette histoire, je l’ai racontée à plusieurs de mes amis porteños, et je ne comprends pas qu’ils ne connaissent pas l’existence de ce bâtiment, ou qu’ils en aient à peine entendu parler. Pourtant certains de leur grands-parents ou arrière grands-parents sont peut être passés par là et ils l’ignorent, comble de l’histoire.
PS 2 – A l’Hôtel de los Inmigrantes un bureau est à disposition de ceux qui recherchent la trace de l’arrivée de leurs ancêtres à Buenos Aires. Et ça marche ! Avec l’année de naissance, un nom et un prénom, à partir d’une certaine date toutes les personnes ayant désembarqué ont été répertoriées et on peut même se faire imprimer une copie de l’acte d’arrivée de son ancêtre.
PS 3 – Pour la petite histoire, lors de mon dernier passage à Migraciones en mars 2014, j’ai constaté que l’ex-réfectoire a été reconverti en de nouveaux bureaux de Migraciones. Et maintenant cette salle accueille les migrants latinos, asiatiques et africains. L’histoire est un éternel recommencement !
PS 4 – A l’heure où l’Argentine est soi-disant en « default »,  je tiens à souligner la qualité que j’admire le plus chez elle, c’est à dire sa politique migratoire, ouverte et généreuse comme il en existe peu dans le monde. L’Argentine aurait bien des leçons à donner en la matière à ceux qui lui en donnent en finances. Pour preuve ce panneau qui trône au-dessus du bâtiment de Migraciones. J’ai pris cette photo le jour où j’ai obtenu ma résidence permanente.
« Pour tous les hommes du monde qui veulent habiter le sol argentin » extrait du préambule de la constitution argentine
Nos, los Representantes del pueblo de la Confederacion Argentina, reunidos en Congreso General Constituyente por voluntad y eleccion de las Provincias que la componen, en cumplimiento de pactos preexistentes, con el objeto de constituir la union nacional, afianzar la justicia, consolidar la paz interior, proveer á la defensa comun, promover el bienestar general , y asegurar los beneficios de la libertad para nosotros, para nuestra posteridad, y para todos los hombres del mundo que quieran habitar el suelo argentino: invocando la proteccion de Dios, fuente de toda razon y justicia: ordenamos, decretamos y establecemos esta Constitucion para la Confederacion Argentina.

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Pour en savoir plus :

– http://www.argentina.gob.ar/pais/poblacion/49-inmigraci%C3%B3n.php

hotel de los Inmigrantes / wikipedia

– http://buenosairesconnect.com/hotel-immigrants-histoire-argentine/

nos ancêtres les gascons

– http://www.histoire-tango.fr/grands%20themes/immigration%20argentine.htm

Nationalités en Argentine – https://argentin.wordpress.com/tag/immigration/

– http://www.sciencespo.fr/opalc/content/prologue-i-l-immigration-europeenne-en-argentine-un-phenomene-controverse

– http://fr.wikipedia.org/wiki/Franco-Argentins