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Ce ne sera pas Tahiti… mais Madagascar ou les aventures de mon grand-père – 2/2

Oui, François est resté bouche bée devant ce film et, après la fin de la guerre, il demanda sa mutation pour lui et Zoë à Tahiti, la faute aux vahinées peut-être… Ce serait leur voyage de noces !Seulement l’avis de mutation est arrivé trop tard, après celui pour Madagascar.Entre temps, les jeunes trentenaires partirent pour l’île rouge, un territoire plus grand que la France, au large du Mozambique et de l’Afrique du Sud, qui allait les accueillir pendant 16 ans, et ma mère pendant ses premières 14 années.

Impossible de résumer toute cette tranche de vie, les innombrables souvenirs d’école, d’élèves malgaches, d’amis rencontrés là-bas, de trajets en brousse, de parties de pêche dont tu nous as tant parlé. Parmi les milliers d’anecdotes, je me souviens qu’à chaque aller ou retour vers la métropole, tous les 2 ou 3 ans je crois, vous voyagiez pendant 1 mois et demi. A l’époque pas d’avion direct Paris Tananarive bien sûr. C’était donc un trajet en bateau et en petits avions, de multiples escales en Afrique au Caire, à Djibouti… des trajets en petits coucou pour survoler le Kenya et le Kilimandjaro…. des voyages comme personne n’en fait plus aujourd’hui. Je n’ose imaginer le courage et l’esprit d’aventure qu’il t’a fallu Papi à l’époque pour partir si loin de chez toi et de ton Béarn, sans moyen de communication, sans savoir ce qui vous attendait là-bas. Oui tu étais un aventurier, et ta Zoë suivait.

Vous devinrent parents dans ce pays quelques années après, au fil des affectations vous vécurent à Tananarive, Antsirabé… tu ouvris le lycée de Fort-Dauphin, un lycée internat flambant neuf et moderne (tu étais très fier de la salle de projection de cinéma) qui accueillait les jeunes de la ville et surtout ceux de la brousse. Presque 50 ans après ton retour en France, ta fille m’emmena sur la terre de son enfance et je découvris ce lycée. Le directeur actuel, un de tes anciens élèves, nous raconta ses souvenirs et anecdotes lorsqu’il était ton pensionnaire, que d’émotion ce jour-là… Paraît-il qu’on l’appelle le lycée TURON ! Les palmiers que tu avais planté sont toujours là, avec 6m de plus, et ton livre de comptes aussi, avec ton écriture impeccable et ta signature, à des milliers de kilomètres de chez nous…
Récit de voyage http://overglob.over-blog.com/categorie-818377.html


le lycée internat de Fort Dauphin

 

devant les palmiers que tu as plantés dans l’allée du lycée

 


Livre de comptes de 1957/58

Ce pays a marqué toute la famille, même mon frère et moi qui n’y avons pourtant jamais vécu. Petite, je n’arrivais pas à prononcer le nom du pays dont on me parlait tant et disais « Madame Ascar ». Chez vous certains mots se disent en malgache : « veloma » pour dire au revoir, je suis « bevouk » ou « voukbe » pour dire qu’on a trop mangé, la chambre « vahin » est celle où dorment les invités, la ramatou est une femme de ménage, un zazakel est un bébé, le sakaf est le repas ect. Et on les utilise aussi du coup.

La meilleure illustration de la malgachophilie/folie de ma famille est l’addiction de tous au romazava et aux brèdes. A ton retour en France dans les années 60, tu as ramené des graines de brèdes mafanes, ces fleurs particulières qui, une fois cuites, ressemblent à des épinards, et qui s’accompagnent de viandes et de riz, comme une sorte de ragoût. Les fleurs de brèdes provoquent un fourmillement dans la langues et les lèvres, une sorte d’électricité » (l’adjectif « mafane » = chaud en malgache). Depuis lors, la récolte n’a jamais cessée, Zoë fait des conserves, mon frère a pris la relève au jardin, et le roumazava est notre plat de fêtes, de Noël, et de mon anniversaire. C’est le plat qu’il est souhaitable de goûter et d’apprécier quand on veut être accepté dans la famille !

Depuis les années 60, vos meubles, tableaux, objets d’artisanat malgaches, rentrés avec vous par bateau, vous ont accompagnés dans votre nouvelle vie en métropole. C’est dans cette ambiance de peintures de zébus et de maisons rouges, de tables et fauteuils en bois exotique que je vous ai rencontrés il y a 30 ans, vous mes grands-parents.

A suivre.

ROMAZAVA
Ingrédients
Viande de boeuf ( ou de de zébu) dont moitié de Jaret et l’autre moitié un peu grasse.
Bottes de Brèdes Mafane (Anamalaho) + Bottes de Brèdes Morelles (Anamamy)
Bottes de cresson (Anandrano)
Ttomates + oignons + gingembre+ piments + poivre vert frais + ail + graisse d’oie ou de canard + gros sel
Servir a table accompagné d’une grande quantité de riz nature: on se sert d’abord du riz dans une assiette creuse , puis on noie ce riz sous le bouillon et les brèdes.
Accompagnement
Rougail de tomates : Mélange (de Tomates fraiches +oignons blancs + gingembre + piments oiseaux +citrons combava + Sel) finement taillés et marinés au moins 4 heures au frais avant de servir.

Tu es né le 9 mars 1914 ou les aventures de mon grand-père – 1/2

 

Tu es né le 9 mars 1914 dans une petite propriété à Arthez de Béarn, puis tes parents partirent prendre une métairie à Uzein. Nés à quelques jours de différence, on a toujours fêté nos anniversaires ensemble. De ton Béarn tu as gardé cet accent rocailleux et les « r » qui roulent comme les vagues de la Chambre d’amour, ta plage préférée d’où tu sais. Tu as grandis dans une ferme de Morlanne, celle que ton oncle qui avait fait une petite fortune en Argentine avait pu construire pour la famille. Grâce à lui, tu as évité ton destin de gardien de vaches.
A l’école primaire d’Uzein, tu ne parlais pas un mot de français et l’institutrice n’était pas béarnaise… tout dialogue était exclu! Grâce à l’oncle, on a fait étudier le petit François, on l’a même envoyé chez les Jésuites, manière d’en faire un fervent catholique instruit. Là-bas, tu appris le français, fus un élève exemplaire, et quelques récoltes plus tard tu décrochas le bac, toi le fils de métayers du coin qui grandit dans une ferme, à l’ancienne, sans électricité bien sûr, en allant chercher l’eau du puits, enfin comme on vivait dans la campagne dans ces années-là, mais pour de vrai, sans les caméras du jeu de la télé. Oui, le Baccalauréat, dans les années 30, comme ta Zoë d’ailleurs, rencontrée pour la première fois quand tu avais 15 ans. Tu l’avais ramenée avec sa tante dans son village de Boumourt, dans la calèche familiale. Tu la recroiserais encore longtemps, 68 ans de mariage, pas moins que ça.
A tes 17 ans, un cancer emporte ta maman. A 20 ans, ton rêve se réalise, tu es reçu au concours de l’école d’Istres pour devenir aviateur… mais ta vue t’empêchera d’intégrer l’école, et sûrement de te tuer pendant la guerre qui commencerait 5 ans plus tard. Je ne remercierai jamais assez tes yeux défaillants !!!
En 39, c’est la guerre, l’exode et le retour à Boumourt sous les bombes pour Mamie.
Toi tu es fait prisonnier entre Saint-Malo et Nantes, tu t’évades et rentres dans ton village de Morlanne à vélo. En 1940, vous vous retrouvez dans le train, toi pour Paris où tu travailles au Gaz, elle pour la Normandie où elle enseigne.
En décembre tu l’emmènes au théâtre du Chatelet voir « Rose-Marie » et tu la demandes en mariage. Comme vous ne connaissiez personne vous avez pris quasi des inconnus pour être vos témoins. Tu m’as souvent parlé de Boulogne, là où vous habitiez boulevard de la Reine, et des fermes de là-bas, des poules qui traversaient les rues (sic), de Paris sans pratiquement aucune voiture… Vous avez connu les bombardements de l’usine Renault à côté de chez vous, les Allemands dans la capitale… Tu nous a raconté mille et une anecdotes de la guerre, un vrai trésor oral que je transmettrai un jour à mon tour à tes arrières petits-enfants, j’espère.
En 44 tu rejoins ta Zoë travailler en Normandie, Mamie t’a aidé à passer le concours d’instituteur, tu feras comme elle, car elle a toujours eu raison, tu le sais. Ce sera un coin plus tranquille pensez-vous. Ben pas vraiment en fait, le 6 juin il s’est passé comme une chose étrange. Vous avez vu les Américains faire trempette sur les plages d’à côté, les Allemands rentrer chez eux avec leurs tanks et tous leurs jouets, les avions alliés les pilonner sur leur passage à côté de l’école… Et vous, mamie et toi, avec chacun votre classe de marmots, sur les routes de Normandie, demandant aux gosses de faire de grands gestes aux aviateurs pour qu’ils attendent un peu plus loin avant de s’en prendre aux occupants…

Un jour où tu es allé au cinéma voir le film « Les révoltés du Bounty » avec Clack Gable, tu t’es dit qu’après la guerre il fallait partir loin, qu’il existait un pays chaud et beau, avec des cocotiers, sans tank ni Allemand chez soi, tu verras ma Zoë…

ps : prochain épisode après une bonne nuit de sommeil.
Bises à Auch